Mariage 

Ste Anne et St Joachim 

La Tradition de l’Église reconnaît deux grandes vocations ou voies, le monachisme et le mariage, par lesquelles les chrétiens sont appelés à connaître Dieu et accomplir l’appel du Seigneur : Soyez donc parfaits, de même que votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48 ). Dans les écrits ascétiques, les moines sont souvent appelés des « anges terrestres » ou les « parfaits » ; ce sont les violents qui prennent le Royaume des Cieux de force (Mt 11, 12), qui vivent déjà à l’image de la vie future, le siècle à venir.

Est-ce à dire que ceux qui ne sont pas moines ou moniales sont condamnés à vivre un « christianisme à rabais », qu’ils ne peuvent accomplir la plénitude de la vie chrétienne, qu’ils ne peuvent aucunement répondre à l’invitation de Jésus : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi (Mt 19, 21). La grande masse des chrétiens n’étant pas des monastiques, doivent-ils se contenter d’un « christianisme de seconde classe », de n’être que des « touristes » parmi les « citoyens » du Royaume ?

Si la Tradition fait l’éloge de l’état monastique, en même temps elle souligne l’unité profonde et inséparable de la vocation en Christ de tous les baptisés. Écoutons saint Jean Chrysostome :

Quand le Christ, dit-il, ordonne de suivre la voie étroite, il s’adresse à tous les hommes. Le moine et le séculier doivent atteindre les mêmes hauteurs… Ceux qui vivent dans le monde, bien que mariés, doivent par tout le reste ressembler aux moines… Vous vous trompez tout à fait, si vous pensez qu’il est des choses exigées des séculiers et d’autres des moines... ils auront les mêmes comptes à rendre. (Homélie XX sur l’Épître aux Éphésiens)

De nos jours, Paul Evdokimov écrit : « C’est dans sa totale exigence que l’Évangile s’adresse à tous et à chacun ».

Nous voici donc face à la problématique : Si le chrétien dans le monde doit rencontrer les mêmes exigences évangéliques que le moine retiré du monde, comment peut-il y parvenir ? Le monde qui l’entoure, notre monde contemporain, s’éloigne de plus en plus des valeurs chrétiennes : au mieux, le monde manifeste une hostilité ouverte à l’égard du christianisme ; au pire, il lui est indifférent. Au mieux, hostilité, car le chrétien doit prendre conscience de sa foi, la vivre pleinement et en témoigner à sa manière, dans son milieu, à l’instar des martyrs des premiers siècles et des saints de tous les temps. Au pire, indifférence, le risque pour le chrétien étant de se voir glisser imperceptiblement dans un état de somnolence spirituelle où la foi n’occupe qu’une petite partie de sa vie – notamment à l’occasion de grandes fêtes, de mariages, de baptêmes etc. – mais pour le reste la foi n’est pas pertinente à sa vie, seules les valeurs du siècle, y compris les valeurs séculières les plus nobles (par exemple, les actions altruistes), comptent.

Comment alors le chrétien dans le monde, face à l’Évangile qui ne se compromet pas et n’envisage pas de demi-mesures, doit-il vivre sa foi ? La première réponse se trouve dans la distinction faite par le Christ : ceux qui suivent le Christ sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde (cf. Jn 13, 1 ; 15, 19 ; 17,11 ; 17, 16). Rejetant les valeurs du monde séculier dans lequel ils vivent, les chrétiens s’occupent des choses de Dieu (Mc 8, 33). La vie et les enseignements des Pères et de l’Église sont là pour nous aider à traduire l’idéal évangélique dans la vie de tous les jours ; les sacrements et toute la Tradition spirituelle de l’Orthodoxie sont là pour nous soutenir dans notre démarche, nous donner force dans les luttes spirituelles de notre quotidien.

C’est dans ce cadre que se place l’enseignement de l’Église sur la mariage : il ne s’agit pas d’une vocation moindre que la vocation monastique pour ceux et pour celles qui y sont appelés, mais d’une voie vers Dieu tout aussi valable que le monachisme. De beaucoup de façons, c’est une voie plus exigeante que la voie monastique, étant plus exposée aux tentations et aux distractions de l’unique nécessaire (Lc 10, 42).

Et que dire de la troisième voie, presque inconnue du temps des Pères, mais de plus en plus répandue de nos jours, suite aux bouleversements économiques et sociaux du XXe siècle : le célibat dans le monde. En fait, si ni l’Évangile ni les Pères ne parlent spécifiquement de cet état, la considération de départ demeure la même pour le ou la célibataire dans le monde que pour les personnes mariées et les monastiques : « C’est dans sa totale exigence que l’Évangile s’adresse à tous et à chacun ».

C’est peut-être le grand théologien laïc Paul Evdokimov (1900-1970) qui de nos temps a le mieux exprimé l’unité essentielle de la spiritualité orthodoxe, dans son élaboration du « monachisme intériorisé » : « Le témoignage de la foi chrétienne dans les cadres du monde moderne postule la vocation universelle du monachisme intériorisé… En passant par la tonsure [de l’onction chrismatique], tout laïc est un moine du monachisme intériorisé soumis à toutes les exigences de l’Évangile». Par monachisme intériorisé, expression étonnante et quelque peu déconcertante à première vue, il faut entendre ni plus ni moins que l’appel évangélique reflété dans les vœux monastiques traditionnels : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. C’est l’esprit ou le sens essentiel des ces trois vœux qui doit guider le chrétien, tout chrétien, dans sa vie, qu’il soit moine, laïc, marié, célibataire…

Nous avons choisi comme patrons de ces pages saint Joachim et sainte Anne, parents de la Sainte Vierge Marie. Dans la tradition de l’Église orthodoxe, il s’agit de la Sainte Famille, modèle des familles chrétiennes ; dans leur vieillesse, Joachim et Anne sont les véritables parents naturels de celle qui est devenue la Mère de Dieu. L’icône de la rencontre de Joachim et Anne, fondée sur le récit dans le livre apocryphe Le protoévangile de Jacques, montre le saint couple s’embrassant tendrement, chacun ayant reçu le message divin que leur union produira l’enfant tant voulu depuis des années. C’est l’icône du mariage, qu’on offre volontairement aux jeunes mariés à l’occasion de noces ; avec les représentations du miracle des noces de Cana, c’est la confirmation du mariage en tant que « chemin de sainteté ».